Zone collective

Un matin, l’évidence s’impose : ce que nous vivons ne peut être lu uniquement à travers le prisme des utopies associées à l’après 68 ou celle du monde enchanté du néo-ruralisme. Habiter à plusieurs dans une même maison, articuler des espaces privés et des espaces communs, organiser dans ce lieu des concerts, des activités culturelles et des pratiques de récupération et de partage alimentaire mérite d’être regardé autrement qu’à travers cette seule grille de lecture.

D’abord parce qu’aucun·e d’entre nous n’était né·e en 1968. Mais surtout parce que ce qui nous anime relève de désirs d’aujourd’hui, partagés collectivement sans avoir été ni véritablement formulés ni théorisés. Pour notre génération, l’héritage de 68 demeure ambivalent même si on aurait aimé être de ces moments-là, notre histoire revendique aussi l’apport des cultures punk et alternatives des années 1980 faites de débrouille, d’auto-organisation, d’occupation de lieux avec peu de moyens et d’une relation distante, parfois méfiante vis-à-vis des cadres institués.

Mais ce matin-là, le regard porté sur notre expérience vécue ouvre la fenêtre sur une série de questions. Que signifie aujourd’hui habiter collectivement en milieu rural lorsque le collectif ne repose ni sur un projet idéologique explicite ni sur un modèle établi ? Comment une façon de vivre ensemble, entre vie privée et moments ouverts aux autres, trouve-t-elle sa place dans un village, sans se fondre complètement dans ses habitudes ni rester à l’écart ? Quelle place un lieu comme le nôtre prend-il dans la vie d’un village ?

A partir d’entretiens et d’un questionnement sur la manière d’habiter, le récit revient sur la genèse de notre projet, les activités culturelles et musicales, les relations tissées avec le village, ainsi que les pratiques de récupération et de distribution alimentaires, avant d’ouvrir une réflexion sur le sens de la démarche et sur ses perspectives.

La Genèse de la Prèfe

Il y a sept ans, on avait à peine la trentaine d’années, on débutait nos métiers, et on rêvait de projets un peu trop grands pour nous. Nous étions deux couples, Hélène et Kévin, Lorraine et Loïc. Nous avions l’expérience de collectifs, d’associations, de villes qu’on aimait et que l’on a fini par fuir. Ce n’était pas vraiment une fuite : plutôt un déplacement pour trouver une vie plus douce. Ce projet n’est pas né d’un plan, mais d’un désir partagé : celui de vivre ensemble sans s’enfermer ensemble, d’expérimenter dans le concret du quotidien. Juste, comme le dit Kévin : « Parce que c’est quelque chose que je connais. J’ai toujours fait des choses collectivement. Le collectif a toujours été très présent dans tout ce que j’ai fait. »

Il y avait aussi l’envie d’y mettre notre patte, notre style, notre format. Une volonté de réunir des gens, pas pour faire “bande politique”, pas pour être tous du même bord, mais pour rassembler large et croiser les mondes. Accueillir tout le monde, oui, mais avec « nos règles ». On ne voulait pas adhérer à un programme ni s’enfermer dans un parti avec une étiquette. A vrai dire, on ne savait pas exactement ce qu’on voulait. On savait surtout qu’on voulait le faire et le voir exister. On n’est pas des modèles, mais on a essayé. Avec nos contradictions et l’envie de mettre en commun.

Il nous fallait donc un lieu, un bâtiment, pas un écovillage ni une utopie hors-sol, mais un espace où tenter, bricoler, réinventer les liens entre vie privée et vie commune, entre habiter et agir. On n’avait pas beaucoup de moyens, mais le privilège d’avoir quelques CDI et donc un accès à un emprunt immobilier. Les grandes maisons anciennes, trop grandes pour un seul foyer, restaient abordables, à condition de les partager. Et puis, plus personne ne veut acheter si grand. On s’est dit que c’était peut-être là, dans ces volumes délaissés, que se logeait la possibilité d’inventer un autre usage de l’espace. Non pas un bien fermé, mais un support pour faire ensemble.

Ainsi commence l’histoire de la Prèfe. On est arrivés à Virieu-le-Grand en 2018. Un grand village du Bugey, dans l’Ain, entre Lyon et Genève, posé au pied des montagnes, traversé par des rivières et bordé de forêts. On nous appelle souvent les néo-ruraux. L’étiquette colle bien, elle nous amuse car même si certaines et certains d’entre nous ont quitté la ville pour s’ancrer dans ce coin de campagne, pour tenter autre chose (une autre manière d’habiter), d’autres viennent de plus petits villages des environs ou du département voisin. « J’ai grandi dans un village de 300 habitants, mais ici, j’arrive d’ailleurs, juste quelqu’un qui vient de s’installer. » (Kevin).

Nous avons racheté l’ancienne école du village, un bâtiment ancien et vétuste. L’achat s’est d’abord fait en copropriété, à quatre personnes (Loïc, Lorraine, Kevin et Hélène). Les lots privés se sont ensuite élargis avec l’arrivée, en 2019, de Thomas, Pamina, Robin, Alexandre et Anaïs, pour former aujourd’hui un collectif de sept adultes et quatre enfants. Le lieu est actuellement habité par Thomas, Julien, Magda, Loïc, Lorraine, Kevin et Hélène, ainsi que par Joane, Isaac, Émile et Otto, les quatre enfants.

Nous avons réalisé nous-mêmes les travaux de réfection et d’aménagement, en privilégiant la récupération de matériaux, à la fois pour des raisons écologiques et économiques. Sur cette base, nous avons collectivement défini des lieux privés et publics et des usages communs. Chacun·e dispose d’un espace personnel et bénéficie en parallèle de l’accès aux communs, selon des usages construits au fil du temps et régulièrement réajustés : une grande salle avec cuisine collective, une buanderie, un jardin, ainsi que du bois pour chauffer la maison.

Nous ne disposons pas de système formalisé pour l’attribution des espaces. Lorsqu’une personne quitte le lieu, un espace se libère et l’information circule principalement par bouche-à-oreille. Une personne, souvent amie d’ami·e, se propose alors. Les résident·es sont ainsi lié·es, d’une manière ou d’une autre, par des relations préexistantes. Ce sont alors des discussions et des réunions qui s’engagent pour que la cooptation soit unanime, car il s’agit de conserver une bonne ambiance dans le groupe. Même si nous avons du mal à l’admettre, il y a de l’entre-soi dans ce processus de sélection des résidents, car nous appartenons globalement à la même tranche d’âge et partageons des trajectoires sociales et relationnelles proches. Ces moments de transition ne sont pas toujours évidents. Ils génèrent régulièrement des frictions, liées aux départs, aux arrivées ou à la redéfinition des équilibres. Nous tentons de les traverser par la discussion collective, mais cela ne s’est pas toujours bien passé et laisse parfois des traces, des souvenirs invisibles qui pèsent sur le fonctionnement du groupe.

Peu à peu, « l’école » s’est ainsi transformée en faisant vivre un lieu à la croisée du privé et du public. Au départ, on l’avait baptisée la Préfecture, clin d’œil un peu moqueur à son allure d’immeuble administratif : “on dirait une préfecture”, disions-nous en riant. Au fond, peut-être qu’on aimait l’idée de fabriquer nos propres papiers, nos propres façons d’exister dans ce morceau de ruralité en train de se redéfinir. C’est ainsi qu’est née « la Prèfe » à la demande de la préfecture de l’Ain qui trouvait que le premier choix d’appellation « la Préfecture » lui faisait de l’ombre. La Prèfe est devenue un lieu où les frontières se déplacent selon les moments, les usages et les personnes qui le traversent. La cuisine est partagée, le poêle à bois chauffe, on y élève nos enfants ensemble sans pour autant être une “communauté”. On a nos appartements, nos retraits, nos nuits tranquilles derrière des portes fermées (sans être verrouillées), mais aussi nos moments d’ouverture, d’entraide, de fête.

Le projet musique

On organise des concerts, des ateliers, des festivals, des moments culturels et festifs où le village entier est invité. Il y a ainsi un concert tous les mois : on fait venir des groupes, des bands, des « zikos » sur la route d’une tournée à Lyon ou à Genève, qui acceptent de jouer chez nous, à prix libre. Pour la gestion de ces moments partagés, nous avons créé une association d’une quinzaine de membres dès le début du projet. Elle permettait d’ouvrir les activités à des personnes extérieures aux habitant·es de la maison et de disposer d’un cadre légal pour l’organisation des concerts et des événements. Il faut dire que la mairie, quelque peu conformiste et peu ouverte à ce genre d’initiative, nous surveille de près. À sa demande, nous avons d’ailleurs été reçu·es par les services de la préfecture de l’Ain afin de présenter les comptes de l’association et d’échanger sur la nature des événements organisés à la Prèfe.

Kévin résume : « On propose une musique culture squat. De là d’où on vient. ». Il raconte son parcours :

« J’ai toujours organisé des événements en souterrain, depuis mes 16 ans, dans des bâtiments abandonnés. Et dans ces lieux et ce milieu culturel, ce sont des gens qui font exister des scènes parallèles et qui évoluent en dehors des circuits institutionnels. On a ramené ça ici, à Virieu-le-Grand. On a tout de suite calqué un truc qu’on savait faire en ville et on ne s’attendait pas à ce que ça prenne aussi vite ici. »

Kévin

Cela fonctionne parce que sur le plan musical et artistique la plupart d’entre nous a passé des années à organiser, rassembler, créer dans les marges et il y a un ancrage important dans les réseaux d’artistes qui nous appuient. « Ce n’est pas “juste nous qui avons décidé de créer un truc”. Ces réseaux sont multiples, pas seulement techno, pas seulement punk, pas seulement expérimental. A la Prèfe on mélange tout, on a ramené ça dans nos sacs », dit encore Kévin.

La programmation se fait un peu à l’instinct, selon les envies du moment. Des propositions hybrides, mélangées, comme nos parcours. « Parfois, on oublie le regard des autres, on se cache dans notre mal-être ». Ce n’est pas juste “culturel” : c’est une envie de lâcher prise, de se retrouver autrement. Pas pour faire joli ni pour ressembler à une série Netflix. Alors on coupe la lumière, on met la machine à fumée et on sort le sound system.

Thomas parle de cette énergie-là :

« On a des idées un peu folles. On propose de faire une fête pendant 24 heures… Tu vois, le truc est toujours un peu extrême. Ça vient de notre background. Une fête qui se termine à une heure du matin, pour moi, c’est une soirée. Une fête commence quand elle s’installe dans la durée. À 6 h du matin, tu sens qu’il s’est passé quelque chose, que tout le monde est dans le train. C’est lié au dancefloor : j’ai passé 15 ans à chercher ce sentiment d’élévation et ici, à la Prèfe, je l’ai eu une fois. »

Thomas

Lorraine parle de l’ambiance plus intime :

« Il y a un côté rustique. Peut-être parce qu’on a des vieux meubles et des vieux tapis. Dehors il fait froid, mais dedans il y a un feu. Les musiciens sont très proches de nous, on est dans les coulisses avec eux, C’est détendu, rapproché. »

Lorraine

Sur le territoire, on voit beaucoup de propositions d’activités « bien-être », yoga, développement personnel. Ce n’est pas notre voie. Kévin dit : « Ici, beaucoup veulent plus aider à faire du pain, sortir les brebis, faire des réunions contre la gentrification, la lutte des classes. On n’a pas peur d’aller dans des trucs moins à la mode. »

Ce qui se joue là, c’est une façon d’articuler plusieurs dimensions sans vraiment les nommer : une idée de liberté qui passe par l’action collective plutôt que par l’introspection ; utilisée non pas pour se replier, mais comme un appui pour tenir un lieu ouvert ; et un bien commun qui se fabrique dans les gestes partagés, les discussions, les désaccords parfois. Rien de théorique : ça se construit en faisant.

Comme le dit Kévin :

« On sait d’où l’on vient : oui, on est des bobos, on a du confort, on connaît les effets de la gentrification. Mais on ne fait pas ça pour nous, ni pour “mieux vivre plus tard”. On n’est pas dans le culte de la performance individuelle ou de la santé. On n’a pas peur de la mort. Mais on n’est pas No Future non plus. »

Kévin

Reste que tout cela a un coût car c’est usant et demande beaucoup d’énergie. C’est une lutte de chaque instant de créer des endroits où l’on se libère, où on est juste là ensemble pour rêver, écouter, danser. La musique sert aussi à ça : ouvrir un espace où l’on respire autrement. Aujourd’hui, en dehors du milieu des labels indépendants, nous sommes peu soutenu·es, non pas par refus d’engagement, mais parce que notre démarche ne se revendique d’aucun camp ni d’aucune cause militante.  

CR : Loïc Nys

La Prèfe et le village

Et puis il y a les voisin·es et le village. Ce ne sont pas tous nos ami·es proches, pas forcément nos allié·es, mais il y a du soutien, une forme de reconnaissance. Et puis il y a Marius. Il ne parle pas seulement en son nom : il parle depuis une place sociale du territoire. Ses mots expriment un rapport au village, à ses normes et à ses frontières symboliques. Ils disent autant de nous que de la manière dont la Prèfe est perçue. C’est ce que Bourdieu appelle « l’effet de champ » : chacun·e parle depuis une histoire, un habitus engagé dans l’espace social. Il y a là une négociation permanente entre ce qui arrive et ce qui est déjà en place, entre des façons de faire qui coexistent, parfois sans se comprendre immédiatement. Marius explique :

« La structure [la Prèfe] est extraordinaire. Extraordinaire. Parce que ça crée des événements, ça fait revivre le village. Mais après, c’est ce que ça donne. Il ne faut pas revendiquer. Tu vois vos trucs politiques engagés, il ne faut pas. Vous l’acceptez, certes, mais il ne faut pas militer pour ça ici. Après, le problème à la Prèfe, c’est tout ce que ça draine, qui n’est pas forcément votre image à vous, et qui vous fait du tort. […] Ils sont toujours ensemble, mal habillés, on les reconnaît : les vanupieds, les marche-pieds nus. Avec les t-shirts sur les genoux. »

Marius

Il n’y a pas une attaque personnelle dans son propos, mais le constat porte sur la façon dont un territoire se protège et s’adapte quand quelque chose d’inhabituel apparaît. Plusieurs mondes se côtoient ici, avec leurs habitudes, leurs repères et leurs sensibilités. En 2022 par exemple, nous avons souhaité acquérir un bâtiment afin d’y créer un lieu culturel. La mairie a exercé son droit de préemption, avant de revendre le bâtiment l’année suivante. Cette histoire est aujourd’hui digérée, mais elle a marqué notre rapport au village.

À l’époque, la réponse qui nous était le plus souvent opposée tenait en une phrase : vous n’êtes pas de Virieu, et vous ne le serez jamais. L’opposition ne nous était pas présentée comme dirigée contre nous personnellement, mais comme l’expression d’une frontière symbolique, entre celles et ceux qui sont d’ici et celles et ceux qui arrivent. Cela prend du temps mais en définitive, la Prèfe fait progressivement partie de l’écosystème du village. C’est un engagement autant qu’une joie de créer un espace où l’on existe autrement.

Avec le recul, il faut l’avouer, notre projet a été facilité grâce au statut de la propriété. Cette même propriété, que l’on critique souvent dans nos débats animés, a protégé notre projet, et sans ce rempart, tout aurait été plus fragile et plus incertain. Dans un environnement institutionnel parfois soupçonneux de nos intentions, la propriété a joué un rôle de garde-fou. Elle a permis de sécuriser le lieu dans la durée et, à certains moments, de s’appuyer sur une légitimité qui a rendu possible cette expérimentation collective.

CR : Loïc Nys

Le projet alimentaire

La récup

Depuis 2020, tous les lundis, c’est la « Récup ».  Tout commence le dimanche soir, vers 20 h 30, avec un message de Loïc sur le groupe Signal : « Qui est dispo demain ? » On cherche qui pourra aller chercher les invendus à 9 h 45, qui fera le tri à 10 h, et qui assurera la distribution à 10 h 30. En général, on tourne à trois personnes, souvent les mêmes depuis six ans, et c’est toujours la personne qui résiste le moins longtemps au silence du groupe qui finit par dire : « J’y vais ». Il faut un véhicule assez grand, une camionnette de préférence, pour que toutes les caisses rentrent. Les légumes et les laitages arrivent en vrac, et les personnes qui trient, au minimum deux personnes, rangent tout par type, comme un étal de marché. Les produits trop abîmés partent au compost ou finissent dans la gamelle du cochon du voisin.

À 10 h 30, la distribution commence. Trente personnes, deux rangées, deux files d’attente. Il y a toujours un ou deux paniers un peu trop pleins. Les membres de la Prèfe présents essaient alors de rappeler les règles tacites, sans faire la police, sans jouer les autorités, juste en veillant à ce que chacun·e pense un peu aux autres car on ne vit pas dans un monde parfait. Il faut parfois rappeler, gentiment, qu’on pense à tout le monde, qu’on prend en fonction de ses besoins. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est ce qui maintient l’équilibre, ce fragile sens du commun qu’on essaie, chaque semaine, de faire tenir.

En dix minutes, tout est souvent terminé : à 10 h 40, la cour est vide. L’organisation a beaucoup évolué au fil du temps pour trouver ce fonctionnement souple et efficace. A la différence d’une association d’aide alimentaire, on ne contrôle ni les revenus, ni la situation ou les raisons des personnes. Chacun·e vient librement, pour des motifs variés, qu’ils soient économiques ou autres.

Parfois, on sort une table avec du thé ou du café, mais on ne cherche pas à tout prix à “créer du lien social”. Les gens ne viennent pas forcément pour ça. Certains discutent, d’autres préfèrent que ça aille vite. Il y a pourtant une communauté qui s’est formée autour de cette récup’ : un petit noyau fidèle, des visages qu’on retrouve chaque semaine, des liens qui se tissent discrètement. Deux histoires d’amour sont même nées ici, on en est plutôt fier·ères.

Depuis quelques temps, un réseau s’est aussi tissé avec des producteur·ices et maraîcher·ères des alentours, qui préfèrent donner que jeter. On a installé un “freego” sous le préau où sont déposés les surplus des producteur·ices, puis un message est envoyé au groupe, et chacun·e vient se servir librement. À ces moments-là, notre cour devient un espace public et un bien commun.

CR : Loïc Nys

La transfo

Durant le Covid, un projet d’atelier de transformation et conservation alimentaire a aussi vu le jour. À la demande des maraîcher·ères du secteur, des sessions de cuisine et de mise en bocaux de leurs légumes invendus, ont parfois lieu dans la salle commune.

Une fois par mois, il y a aussi l’atelier de transformation. Lorraine raconte :

« Pendant un an et demi, on a animé cet atelier. On choisissait une recette à l’avance, on se retrouvait en soirée, on préparait ensemble, étape par étape. On parlait des gestes, des techniques, de l’hygiène. Et chacun·e repartait avec un pot et la recette. »

Lorraine

Ces activités rythment la vie du lieu autant que les concerts.

Les activités de la Prèfe comme la Transfo ou les concerts ont lieu dans la grande salle commune de 60 m2, on a un grand espace avec de hauts plafonds et des meubles sur roulettes, ce qui facilite les changements d’ambiance et d’usage. On essaie de faire tout ça avec bienveillance et souplesse. Pas de règlement, pas de charte : des règles tacites, apprises en vivant. Notre gouvernance est organique, parfois un peu chaotique, mais toujours vivante. Lorraine résume : « Quand un projet naît, certain·es le portent, d’autres le suivent. On apprend à jongler entre appropriation et lâcher-prise, à laisser les choses se faire même si elles ne ressemblent pas à ce qu’on imaginait. »

Cette manière de faire, fondée sur l’implicite et l’ajustement permanent, n’est pourtant pas exempte d’ambiguïtés. L’absence de règles formalisées ne signifie pas l’absence de rapports de pouvoir, mais leur déplacement. Dans ces organisations souples, ce sont souvent les zones d’incertitude, là où rien n’est écrit, là où tout se négocie, qui deviennent des espaces stratégiques, « le pouvoir d’un acteur tient à la maîtrise des zones d’incertitude dont dépend le comportement des autres » (Crozier & Friedberg, 1977). Certain·es y trouvent une marge de liberté, d’autres une source d’inconfort ou de fatigue.

À la Prèfe, ces zones existent dans la capacité à initier un projet, à mobiliser, à tenir dans la durée, à maîtriser des savoir-faire ou des réseaux, à avoir du temps et de l’énergie disponibles. Ce sont des ressources inégalement réparties, qui structurent silencieusement le collectif. Elles produisent des équilibres mouvants, parfois féconds, parfois fragiles, et laissent aussi place à des tensions diffuses, rarement nommées, mais bien présentes.

Cette gouvernance organique fonctionne tant que les implicites restent partagés et que les désaccords peuvent être absorbés par la relation. Elle devient plus délicate lorsque les attentes divergent, que l’engagement s’essouffle ou que certain·es portent davantage que d’autres. Ce flou, qui fait la souplesse et la vitalité du lieu, constitue aussi l’une de ses principales vulnérabilités.

Vivre ainsi ensemble est un apprentissage permanent et si le compromis semble aujourd’hui avoir disparu de la sphère politique, à la Prèfe on doit le vivre et l’apprivoiser au quotidien. Progressivement, le lieu s’est transformé, et avec lui, nos manières de vivre, de penser, d’habiter. Ce qu’on fabrique, ce n’est pas seulement des murs, des espaces communs ou un emploi du temps collectif : c’est un îlot de liberté construit à plusieurs, à la fois fragile et résistant.

 « Depuis longtemps je reste persuadée que le fait de vivre en collectif, est vraiment un facteur de résilience, nous dit Lorraine. Je dois néanmoins alerter les personnes qui voudraient partir dans un projet comme celui-ci sur le niveau d’exigence que ça demande sur le plan de la coordination, sur le plan relationnel et sur le plan de la régulation. C’est à la fois exigeant, il n’y a pas de doute là-dessus, mais également c’est tellement sécurisant car la vie n’est pas un long fleuve tranquille et la pire chose qui puisse arriver à une personne, c’est l’isolement. »

Lorraine

Et où on va ?

C’est dans ces lieux hybrides, au sein des villages, que le rural évolue, non par de grands projets, mais par des manières d’habiter qui se transforment. C’est aussi, sans forcément le vouloir, mener une action politique, même si le mot peut paraître fort. Ainsi par exemple, au tout début de notre projet, la mairie nous soutenait. L’ancien maire nous avait vendu le bâtiment, heureux de voir renaître autrement l’école. Puis, avec le changement d’équipe municipale, les règles se sont resserrées : normes, procédures, exigences de sécurité. Nous avons dû apprendre à composer autrement en bénéficiant de notre statut plus solide que si nous avions été locataires. Notre manière de faire consiste à avancer malgré tout, à chercher la bonne voie quand tout devient plus compliqué. Parce que le politique ne se joue pas seulement dans les institutions, mais dans la manière dont on vit ensemble (Arendt, 1958).

On bricole, on invente, on s’adapte. Parce qu’au fond, ce qui nous relie, c’est le désir de partage et de solidarité, de vivre ensemble et de participer à la collectivité du village parmi ses 1000 habitant·e·s. Parce qu’on croit que les villages ne sont pas seulement des territoires à préserver, mais des laboratoires d’invention sociale et sensible. Parce qu’on a vu, concrètement, que la Prèfe redonne du souffle à Virieu-le-Grand : les gens reviennent, s’impliquent, participent. Même si cette image d’Épinal dérange ou bouscule certain·es, elle crée du mouvement, elle donne envie d’agir. Mais faire bouger les lignes d’une majorité silencieuse, c’est une autre histoire, et ce n’est pas toujours simple.

Notre manière d’habiter rejoint cette idée que les lieux sont une co-production : on ne fait pas que vivre dans un espace, on le façonne en même temps qu’il nous façonne. Ce que nous fabriquons n’est pas seulement un cadre matériel, mais un environnement social, tissé de gestes, de relations et de pratiques quotidiennes. C’est cet ordinaire-là, celui que tout le monde partage sans toujours le nommer qui donne forme au lieu (Bigando, 2008). Dans cette perspective, notre projet devient un laboratoire de géographie du vécu où l’espace est toujours une construction sociale traversée de négociations et de conflits. Il s’agit de fabriquer, dans le quotidien, un espace commun, un territoire en mouvement, une micro-géographie du vivre-ensemble.

Et demain ? La Prèfe se fait et se renouvelle avec les mêmes personnes, celles qui sont proches et qui se connaissent bien. Ce cercle restreint de relation où l’entre-soi prédomine est un facteur de cohésion mais aussi une dérive sclérosante pour le futur. Le grand commun qu’est l’espace public se réinvente à chaque fois avec celles et ceux qui le vivent. On le fera donc avec les mêmes. Et aussi avec d’autres. Ce qu’on raconte ici n’est pas seulement l’histoire d’une maison. C’est celle d’une génération qui cherche d’autres façons d’habiter. On croit encore à la possibilité de faire ensemble. La Prèfe n’est pas un modèle figé. C’est une tentative, une expérience à taille humaine d’un lieu à habiter. À travers les entretiens, une chose est claire : l’individualisme n’est plus la norme.

CR : Loïc Nys

Un article de Hélène Gallezot pour Cité Anthropocène


Bibliographie

Arendt, H. (1958). The Human Condition. University of Chicago Press.
Berque, A. (2000). Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains. Belin.
Bigando, É. (2008). Le paysage ordinaire : une médiation entre les sociétés et leurs espaces de vie. Thèse de doctorat, Université Bordeaux-Montaigne.
Bodinier, V. (2023). À la croisée des communs – La cture. Document, Virieu-le-Grand.
Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Paris : Éditions de Minuit.
Crozier, M., Friedberg, E. (1977). L’acteur et le système. Paris : Seuil.
Peynichou, L., Gallezot, H. (2023). Les communs. La Préfecture / Virieu-le-Grand. Présentation au 3DD.
Sgard, A. (2012). « L’espace est toujours une construction sociale traversée de négociations et de conflits. » Géographie et cultures, 81.

Nos thématiques

Contenus associés