Pour cette nouvelle émission, Ecofémina parle d’écoféminisme décolonial. Pour ce faire, Eloïse Bouilloud reçoit Joanny Bezandry et Josée Moudilou, à porter leur voix : l’une nous parle de Madagascar et de l’écologie décoloniale, l’autre du racisme environnemental dans les quartiers populaires français. Une table ronde sur les luttes écoféministes d’ici et d’ailleurs.
Pour Joanny Bezandry, la pensée décoloniale est une “manière très simple de changer de regard”, et de se rendre compte que ce que l’on pense évident n’est qu’un biais culturel, en l’occurrence européen.
Elle évoque Malcom Ferdinand, qui évoque une double fracture entre les mouvements écologistes et les mouvements décoloniaux, qui ne se sont ni rencontrés ni ont convergé. Il apporte une critique au terme “anthropocène” et lui préfère ceux de capitalocène, voire de négrocène pour rendre compte de la traite négrière transatlantique.
Dressant une analyse des violences coloniales, elle évoque le rôle du corps : elle parle de violences profondément corporelles, passant par des expositions, des humiliations et une exotisation du regard colonial. Elle rappelle d’ailleurs que c’est la colonisation qui a rendu la contraception et l’avortement illégals, notamment à Madagascar, dans une logique morale purement chrétienne
“On voit que le corps devient un objet, de regard, de mise en scène, presque au même titre que la terre qui est un objet de domination pour les colons.”
Photographe, elle s’interroge sur l’interculturalité : elle la pense surtout comme un respect mutuel des cultures plus que leur simple rencontre. Dès lors, entrer dans une logique interculturelle signifie faire un pas de côté. Elle invite à travailler sa posture dans les voyages que l’on entreprend, en étant dans l’écoute, l’observation et l’humilité, et en faisant attention aux mots colonialiste que l’on pourrait utiliser. Dans le cadre de sa pratique, elle explique :
“Il peut y avoir une forme de banalisation quand on voyage sur le fait de photographier des personnes qui ne sont parfois pas consentantes, parce qu’on se dit que certains corps sont peut-être photographiables. Avoir une posture interculturelle, ça veut dire se demander dans quelle relation je me situe quand je prends une image.”
Josée Moudilou, quant à elle, évoque le racisme environnemental dans les quartiers populaires. Elle le définit par le fait de moins bien s’occuper de l’environnement des personnes racisées. Pour expliquer cela, elle prend l’exemple des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), dans lesquels se trouve une forte précarité économique ainsi qu’un haut pourcentage de population immigrée et racisée.
Elle présente trois facteurs de racisme environnemental dans ces quartiers : une pollution de l’air supérieure (car les usines polluantes sont placées en périphérie de la ville centrale, tout comme les QPV), des bâtis vieillissants et mal isolés en comparaison des bâtis anciens du centre-ville, qui font l’objet de rénovations, et enfin, un accès difficile à une alimentation de qualité.
“On peut alors parler de racisme environnemental, car là où il y a une forte population racisée, mise en lien avec la précarité économique, on va retrouver ces problématiques. Les décisions politiques pour régler les problèmes environnementaux posent question quand il s’agit des quartiers populaires, car on va favoriser ces situations.”
Elle revient sur les Zones à Faible Émissions, aussi appelées ZFE. Elle dénonce un système qui préfère faire circuler des SUV très consommateurs en énergie et taxer des vieilles voitures utilisées par les personnes plus modestes des quartiers populaires. Une inégalité selon elle :
“Qu’il y ait des mesures pour lutter contre la pollution de l’air, c’est juste. Mais lorsque d’un coup on décide de ne plus autoriser la circulation de certaines voitures, les personnes les plus modestes se retrouvent dans une situation où elles ne peuvent plus vendre leurs voitures car personne ne voudra les racheter, et donc ne peuvent plus en acheter. Elles se retrouvent coincées avec une voiture qui ne peut plus circuler alors qu’elles en ont besoin du fait d’horaires de travail décalés pour beaucoup d’entre elles ainsi que de transports payants qui n’atteignent pas toutes les zones industrielles dans lesquelles travaillent les personnes des quartiers populaires. C’est de l’écologie pour les riches.”
“Ce n’est pas la ZFE qui pose problème en soi, mais le non accompagnement économique ou de circulation pour les personnes les plus précaires.”
Mais ces quartiers sont également viviers d’initiatives portées par des femmes : elle revient sur l’association Front de mères, qui agit au niveau de l’éducation face aux discriminations vécues par les enfants issu·es de milieux précaires, ainsi que sur le Collectif des femmes à la rue, qui présente une lutte intersectionnelle car ces femmes sont précaires, et souvent racisées. De même, elle évoque la lutte contre le chlordécone en Guadeloupe et en Martinique, dont les réparations sont encore en débat aujourd’hui.
Une émission en partenariat avec Ecofémina, présentée par Eloise Bouilloud.


