Le vendredi 14 novembre 2025, à la librairie L’Œil Cacodylate de Lyon 2, Pierre Cornu, au détour d’un dialogue avec Valérie Disdier, est revenu sur son ouvrage Leçons hérétiques sur l’histoire du temps présent, paru cette année dans la collection A partir de l’Anthropocène (portée par Cité Anthropocène au sein des Éditions 205).
Il explique rendre hommage au philosophe et dissident politique tchèque Jan Patočka et à ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, publiés à titre posthume sur la fin de la décennie 1970, à partir d’un cours clandestin.
Pierre Cornu revendique un pas de côté à la fois dans l’espace et dans le temps, afin de sortir d’une posture intellectuelle centrée sur la France et l’Europe occidentale, et de penser le présent grâce à une diversité d’archives constituant une “histoire totale”. Ne pas mettre de côté certaines données essentielles permet de mener une réflexion plus précise sur le temps Anthropocène.
“La singularité de ce temps anthropocène est de n’avoir pas de lendemain évident. C’est l’idée que la trame du temps, dont nous connaissons plus ou moins la texture depuis le néolithique, s’effiloche, et qu’il n’y a plus de chemins devant nous. Se pose la question d’une fin de l’histoire, dont l’angoisse nous rend possiblement éveillés et possiblement stupides.”
Afin de déverrouiller le temps Anthropocène, il en appelle à des ressources non pas limitées aux sciences et techniques, mais aussi aux imaginaires, à la littérature, à la philosophie, à une réflexion sur l’histoire “qui ne soit pas une nostalgie pour un paradis perdu mais une problématicité : nous sommes tout puissants et impuissants à la fois”.
S’il revendique un travail de recherche “hérétique”, c’est dans un souci de sortir du confort intellectuel qu’il regrette au sein de sa discipline. Un “lâcher prise” intellectuel est nécessaire au niveau des méthodes et outils habituels, ce pourquoi il incite à effectuer un travail d’historien·ne autrement, et à reconnaître que la manière traditionnelle de faire de l’histoire ne peut plus fonctionner.
Reprenant la pensée de Jan Patočka, il indique qu’“il faut que les humains acceptent leur propre problématicité et l’idée que le sens non seulement n’est pas donné, et n’est pas disponible potentiellement.”. S’ensuit une réflexion sur le temps lui-même et sur son prolongement : si le lendemain n’est plus écrit, comment savoir ce dont il sera fait ?
“Le temps ne nous est plus donné, c’est à nous de le tisser devant nous. Pour ce faire, il faut collaborer, accepter nos faiblesses, nos vulnérabilités, nos contradictions, ne pas imaginer que l’on va se débarrasser de ceux qui ne sont pas de notre faction. Il faut faire avec les sociétés telles qu’elles sont, le vivant tel qu’il est. Cela demande une humilité, pour accepter de se retrousser les manches en convoquant des ressources qui ne sont pas toutes là.”
Une telle réflexion induit nécessairement une sélection. Pierre Cornu indique que le moindre de nos actes ou de nos non-actes ont des effets d’irréversibilité. C’est ici que commence la sélection: s’il explique que les humains ont notamment domestiqué les loups en détruisant des lignées potentielles et sélectionnant des lignées viables, il ajoute aussi :
“Les humains ne cessent de se sélectionner eux-mêmes et de sélectionner le vivant autour d’eux. Ce qui paraît aberrant aujourd’hui, c’est que nous sommes en train de sélectionner des dirigeants qui nous détruisent, et de contre sélectionner les choses qui pourraient nous permettre de nous maintenir en vie dans des conditions viables et vivables.”
La notion de domestication, si on la pense souvent dans un sens (des humains envers le reste du vivant), peut également être renversée selon Pierre Cornu. Convoquant la racine du terme, qui vient de “maison”, il explique :
“Il faut accepter l’idée que si notre maison commune se délite, nous ne pouvons pas avoir une maison qui soit uniquement une maison humaine. On a des grandes questions à se poser sur nos alliances avec le vivant : l’histoire des relations avec le vivant nous dit des choses sur l’espace des possibles, de la viabilité et de la durabilité de nos conditions de vie.”
Leçons hérétiques sur l’histoire du temps présent, à retrouver sur notre site Internet.


