Abeilles : devenir pollinisateur de l’agro-industrie – Robin Mugnier

« Maîtriser le vivant pour l’intégrer à la chaîne de production. » 

L’apiculture mise au service de l’agro-industrie : une réalité contre-intuitive – tant elle contredit nos représentations des apiculteur·ices ancré·es dans un mouvement écologiste en antagonisme avec le monde agricole.

Une réalité complexe, décrite et analysée par Robin Mugnier, dans une masterclass enregistrée durant la huitième édition du festival À l’école de l’Anthropocène, le 14 juin 2026.

Robin Mugnier est docteur en anthropologie (Muséum national d’histoire naturelle) et apiculteur professionnel. Il est l’auteur de Des abeilles au travail. Productivisme agroécologique et précarisation du vivant (La Découverte, 2026).

Résumé de son intervention :

Les abeilles : des pollinisatrices mises au service de l’agro-industrie

L’histoire débute en octobre 2020 dans les locaux d’une multinationale de l’agro-industrie qui produit des semences de tournesol et des pesticides. Une réunion est organisée pour parler des abeilles et de la pollinisation avec la volonté de maîtriser le comportement des abeilles puisque l’acte de la pollinisation est responsable de 90 % du rendement. La firme met en production une innovation : une pâte protéinée qui modifie la manière dont les abeilles butinent avec pour objectif de les rendre plus performantes. Elle cherche à opérer une continuité de la modernisation agricole : la maîtrise du vivant pour l’intégrer à la chaîne de production. 

Les firmes de l’agro-industrie louent des colonies d’abeilles à des apiculteur·rices. Des apiculteur·rices préparent leurs ruches pour ce travail, les déplacent la nuit,… ce service de pollinisation devient un échange marchand : les apiculteur·rices ont ainsi un complément de revenu en plus de la vente de miel, les agriculteur·rices augmentent leur production grâce aux abeilles.

Les abeilles peuvent émerger dans une vie de manière différenciée : ressource politique, compagnon de travail, donnée quantifiable, entité qui possède un comportement. Robin Mugnier est devenu apiculteur à la fin de sa thèse “Symbioses Précaires. Modernisation agro-écologique, pollinisation et mise au travail des abeilles en vallée du Rhône“. Il travaille avec 180 colonies d’abeilles, et en les observant il s’interroge : comment l’existence qu’elles mènent pour elles-mêmes a-t-elle été transformée pour être intégrée à une chaîne de production ?

Un « service de pollinisation » inscrit dans l’histoire d’une « apiculture moderne »

L’histoire du service de pollinisation débute en Californie dans les années 1980. Les producteurs de fruits sont confrontés à un défaut de pollinisation en raison de l’arrivée des arsenics et de la monoculture qui ont ravagé la faune des pollinisateurs sauvages. Ils ont alors recours aux abeilles domestiques, qu’ils importent massivement. En amont, ce fut le même phénomène en Algérie coloniale : les colons louent des colonies d’abeilles avec l’obsession de faire émerger une « apiculture moderne ». La valeur suprême de l’abeille réside alors dans sa faculté de pollinisation et non dans sa capacité de production de miel, considérée comme une conception arriérée de l’apiculture. Lorsque les pieds-noirs arrivent en métropole, notamment dans la région d’Avignon, ielles importent la pratique du service de pollinisation. Les apiculteur·rices ont apprécié car cela leur a permis de diversifier leurs revenus. Ielles sont souvent pensé·es comme fortement ancré·es dans le mouvement écologiste en antagonisme avec le monde agricole. Une partie des apiculteur·rices nuancent cette position. Avec ce service de pollinisation, ielles entrent en dialogue avec le monde agricole avec une question : jusqu’où policer sa critique pour se faire entendre ? L’idée d’« écologie perturbée » dans How Nature Works. Rethinking Labor on a Troubled Planet de Sarah Besky et Alex Blanchette (2019) est intéressante.

De la pâte protéinée pour augmenter la performance des abeilles

Revenons à la pâte protéinée : 3000 colonies d’abeilles ont été louées dans la vallée du Rhône. Mais le comportement des abeilles les a dépassé ! Depuis les années 1990, des scientifiques de l’INRA font des recherches sur le comportement des abeilles. Ielles ont découverts deux types de butineuses : celles qui butinent du nectar et celles qui butinent du pollen. Les scientifiques concluent : les butineuses de nectar sont bien plus performantes pour la pollinisation, avec un rendement supérieur de 63 %. Ielles cherchent donc une façon d’orienter les abeilles vers le butinage du nectar. La stratégie est de nourrir les abeilles avec la pâte protéinée pour qu’elle n’aient pas besoin d’aller chercher du pollen. La firme impose à ses apiculteur·rices de nourrir les ruches avec de la pâte protéinée au début de la pollinisation pour standardiser le comportement des abeilles. La firme revendique un réenchantement de sa pratique au contact d’un vivant dont on cherche à comprendre le comportement. Autrement dit, le productivisme agricole cherche à se renouveler avec de nouveaux leviers tout en continuant, dans le fond, à chercher le rendement. 

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