« Êtes-vous propriétaire, locataire ou coopriétaire ? »
Baptiste Mylondo s’emploie à une critique méticuleuse de la propriété privée individuelle et lucrative, déconstruisant une à une ses justifications philosophiques, économiques et politiques. S’il s’attaque à ce mythe tenace et à son ordre conservateur, c’est pour nous poser une question : peut-on imaginer un autre régime de propriété pour sortir du capitalisme ?
Et comme la critique ne suffit pas pour changer le monde, il vient surtout avec une proposition : la coopriété, un système de propriété coopérative, collective, démocratique et non lucrative.
Baptiste Mylondo est enseignant en sciences sociales à Sciences-Po Lyon, auteur de plusieurs livres de critique sociale, dont dernièrement Ce que nos salaires disent de nous (Payot, 2023) et Travailler sans patron, coécrit avec Simon Cottin-Marx (Gallimard, 2024) et cofondateur de la coopérative Coopriétaires.
Une masterclass enregistrée durant la huitième édition du festival À l’école de l’Anthropocène, le 13 juin 2026.
Résumé de son intervention :
Capitalocène plutôt qu’anthropocène
Parler, à l’instar d’Andréas Malm, de capitalocène plutôt que d’anthropocène, permet de souligner le rôle majeur du capitalisme dans la crise environnementale.
Dans sa dimension formelle, le capitalisme se définit comme un mode d’organisation économique et social qui repose sur une propriété privée des moyens de production, une séparation stricte entre les travailleurs et les propriétaires et une dépendance des travailleurs vis-à-vis des propriétaires, qui se traduit par le salariat.
D’un point de vue fonctionnel, le capitalisme est une organisation qui vise à accumuler du capital et du patrimoine, en générant des revenus passifs en raison d’une propriété marchande, ou en faisant travailler activement d’autres personnes à la constitution de son propre capital.
La propriété privée, individuelle et lucrative : une construction à démanteler
La propriété privée, individuelle et lucrative est donc un nœud central du capitalisme. Or, elle pose de nombreux problèmes. Au niveau environnemental, elle banalise les logiques d’accumulation et d’exploitation des ressources naturelles. Au niveau social, elle induit une concentration des richesses : aujourd’hui, 3,5 % de la population possède 50 % du parc locatif privé.
Et pourtant, la fin de la propriété est difficile à envisager car elle relève à la fois d’une idéologie, d’un ordre et d’un mythe.
LA PROPRIÉTÉ : UNE IDÉOLOGIE
La propriété privée, individuelle et lucrative repose sur trois grands types de justifications idéologiques :
Au titre des justifications philosophiques, Baptiste Mylondo retient deux thèses défendues par John Locke :
- la thèse de la découverte, selon une logique d’appropriation originelle : premier arrivé, premier servi à condition d’en laisser en quantité et en qualité équivalente et suffisante pour les autres.
- la thèse de l’amélioration, que l’on peut résumer de la manière suivante : “si j’améliore quelque chose par mon travail, j’en deviens le propriétaire”.
Ces thèses ont été utilisées comme justification pendant la colonisation.
En matière économique, les justifications relèvent d’une approche libérale :
- La propriété est considérée comme une condition du fonctionnement du marché, en présupposant que le marché est le meilleur mode d’allocation des biens car il serait libre, juste, efficace et neutre (au sens où il n’altèrerait ni la valeur des biens ni les relations sociales).
- La propriété permettrait de nous rendre collectivement plus productifs et d’empêcher l’opportunisme.
En termes de justifications politiques
- La propriété permettrait d’éviter le désordre, lié à la « tragédie des biens communs » (Hardin).
- Selon Hobbes, l’humanité laissée à l’état de nature, sans propriété, conduit à l’instauration d’un conflit permanent.
LA PROPRIÉTÉ : UN ORDRE
La propriété privée, individuelle et lucrative défend le maintien d’un ordre conservateur : le “propriétarisme” (Askenazy, 2016), qui consiste à valoriser la propriété – à travers des politiques facilitant l’accès à la propriété par exemple – afin de susciter une volonté de propriété chez la population. Selon cette conception, les nouveaux propriétaires deviennent alors les défenseurs de la propriété et s’opposent à sa remise en question. Ainsi, les petits propriétaires finissent par s’opposer à des politiques qui leur seraient en réalité bénéfiques.
LA PROPRIÉTÉ : UN MYTHE
Le “mythe propriétaire”, selon Pierre Crétois (2020), est un système de croyances qui fait de la propriété un droit naturel – qui doit donc être défendu par l’État -, absolu et qui peut être justifié par son mérite personnel.
En réalité, le régime de propriété n’est pas naturel car c’est une construction sociale (Katharina Pistor, 2025), aucune propriété n’est absolue et la question du mérite ne peut tenir que dans une situation d’égalité des chances, or cette dernière n’existe pas.
Peut-on imaginer un autre régime de propriété pour sortir du capitalisme ?
Trois grandes options sont possibles :
- L’option réformiste qui propose d’adapter à la marge le régime de propriété avec des changements, comme la taxation des plus riches et la redistribution, qui ne remettent pas en cause de manière radicale les institutions capitalistes. Problème : sans remise en cause du système, les perspectives de changement sont nulles.
- L’option révolutionnaire, tel que le régime anarchiste de propriété imaginé dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et décrit par Margit Verdier (2021), où des logiques alternatives de possession (propriété d’usage) et de circulation (réciprocité, partage) ont été instaurées. Problème : le projet révolutionnaire permet de figurer ce qui est possible à l’horizon, mais cet horizon est lointain.
- L’option réformiste-révolutionnaire, à l’instar d’André Gorz (1969), qui propose d’imaginer des stratégies graduelles, des réformes progressives qui mettent en cause dès maintenant les institutions capitalistes.
La coopérative « Coopriétaires » s’inscrit dans cette troisième voie du réformisme révolutionnaire.
C’est un système de propriété collective, démocratique et non lucrative.
Il permet d’éviter l’écueil du propriétarisme, et fait la distinction entre propriété privée immobilière et propriété des moyens de production. Se faisant, il s’attaque directement à la propriété immobilière individuelle et lucrative, premier bastion de la propriété et premier rempart du capitalisme.
Les objectifs de la coopriété sont pluriels :
- Stopper la spéculation immobilière.
- Gérer collectivement un parc de logements.
- Remettre en cause les rapports de domination et développer le pouvoir d’agir des habitant·es.
- Défendre le droit d’habiter comprenant un droit au logement (soit le droit d’accès à un logement décent et abordable pour tous), un droit à la ville (soit la possibilité effective d’habiter là où l’on souhaite habiter contre les dynamiques d’exclusions urbaines) et un droit de cité (soit le pouvoir politique de décision sur son cadre de vie).
Bibliographie
Askenazy, P. (2016). Tous rentiers! Paris : Odile Jacob.
Crétois, P. (2020). La part commune. Critique de la propriété privée. Paris : Éditions Amsterdam.
Goz, A.(1969). Réforme et révolution. Paris : Seuil.
Malm, A. (2017). L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital. Paris : La Fabrique.
Pistor, K., Castelanelli, B., Delporte, C. et Yaïche, M. (2025). Comment les droits de propriété contribuent-ils aux inégalités ? Le pouvoir du codage juridique. Regards croisés sur l’économie, 37(2), 196-205. https://doi.org/10.3917/rce.037.0196.
Verdier, M. (2021). Le commun de l’autonomie. Une sociologie anarchiste de la zad de Notre-Dame-des-Landes. Vulaines-sur-Seine : Editions du croquant.


