Concentration de tous les possibles, la ville est aussi le creuset des injustices sociales et environnementales. Si l’on prend le sujet du logement au sein de l’aire métropolitaine lyonnaise, son marché locatif est l’un des plus chers de France, et 22 500 personnes en sont privées. Dans ce contexte, quels sont les moyens de résistance pour faire advenir une ville habitée et habitable ? Et sachant que le secteur de la construction et le fonctionnement des bâtiments émettent 1/5e du dioxyde de carbone, quelles alternatives avons-nous sur la table ?
Le festival À l’école de l’Anthropocène comptait à son programme, vendredi 12 juin 2026, un séminaire dédié à la question du logement.
Avec David Bravo, Sylvain Camuzat et Élise Roche, la conversation Le droit d’être ici s’est appuyée sur le droit d’habiter, d’accès à la ville et sur les dynamiques d’exclusion. Face au désinvestissement de l’Etat, comment repenser l’hébergement urbain et l’accompagnement des personnes en situation de précarité ?
Avec Frédérique Alacoque, Sylvain Godinot et Léa Hobson, c’est le sujet Doit-on construire ? qui a été déplié. Depuis le sol jusqu’au foncier, de l’équité territoriale aux enjeux de matérialité et à ceux du montage des opérations immobilières.
Un séminaire animé par Valérie Disdier, Lou Herrmann et Damien Rondepierre.
Le droit d’être ici (Résumé des échanges)
La ville est une intensité bâtie habitée par notre espèce et bien d’autres. C’est un corps vivant né à la fin du Néolithique, qui disparaît, se dépeuple ou s’accroît pour diverses raisons. Depuis l’après-guerre, ce milieu, partout dans le monde, concentrant nombre d’opportunités, est dans une phase d’accroissement inédite. Mais la ville est-elle un milieu de vie possible pour toutes et tous ?
Avec :
David Bravo, architecte, ancien conseiller en charge de la lutte contre la gentrification de la Mairie de Barcelone et membre du collectif WikiHousing
Sylvain Camuzat, directeur de l’Association villeurbannaise pour le droit au logement
Élise Roche, enseignante chercheuse en études urbaines à l’université Lyon 2, autrice de Reloger les habitants des bidonvilles, un urbanisme des marges (PUR, 2022).
Le droit d’habiter : quels sont vos regards respectifs sur vos territoires ?
Élise Roche : La question du droit dans mon travail sur l’hébergement des personnes en exil renvoie d’abord au droit à être ici dans nos frontières, d’avoir un titre de séjour. Les trajectoires résidentielles sont jalonnées des problématiques de mal logement (sans-domicilisme, précarité, inconfort, incertitude, etc.) quand les personnes en exil n’ont pas accès à ce droit à être ici. L’absence de droit à être ici, en France, est alliée à une absence de droit à l’habiter. Dans les communes rurales où j’ai mené des travaux de recherche, les réponses apportées sont très diverses et dépendent notamment de la prise en charge par les associations.
“L’absence de droit à être ici, en France, est alliée à une absence de droit à l’habiter.’ (Élise Roche)

David Bravo : C’est au sein de la ville industrielle qu’émergent les problématiques de logement. Avec la ville post-industrielle, la nôtre, ville-cirque ou ville-musée, les collectivités ont un choix à faire : travailler pour les résident·es ou pour les touristes ? “Le droit d’être ici” ne peut être donné à tou·tes dans chaque quartier, c’est une question de place disponible, par contre il est souhaitable de réfléchir au droit de chaque quartier à être habité par une diversité sociale.
Sylvain Camuzat : “Le droit d’être ici” est celui d’avoir un toit digne et adapté à ses besoins et à ses ressources, de manière inconditionnelle et dans la continuité. C’est également le droit d’avoir un parcours résidentiel : rester où l’on est, ou bien partir si on le souhaite.
Henri Lefebvre, dans le « Droit à la ville » (1967) dit la volonté revendicatrice, la reprise de pouvoir par les classes ouvrières. Aujourd’hui, d’autres populations sont concernées. Que nous apprend un regard sociologique sur les dynamiques d’accueil ?
Élise Roche : Les dynamiques d’accueil émergent d’un terreau favorable, nourri de personnes déclencheuses qui ont des habitudes militantes. Ce sont souvent des personnes diplômées. Par contre, ces accueillant·es sont issu·es d’univers très divers en termes de capitaux financiers.
Sylvain Camuzat : Le coût du logement pèse lourdement sur une grande partie des résident·es. Aussi, la question de bien se loger va au-delà des migrant·es ou des plus précaires. Mais si l’on reste sur ces deux populations, dans la Métropole lyonnaise il faut un délai médian de cinq mois pour entrer dans un centre d’hébergement d’urgence. On travaille aujourd’hui sur des centres d’hébergement et de réinsertion sociale diffus, ce qui est moins stigmatisant, car moins identifiable, pour les populations abritées. La stratégie du «Logement d’abord » permet de loger directement les personnes sans abri dans un logement pérenne, sans les obliger à passer par des structures d’hébergement temporaire. C’est un véritable changement de paradigme.
David Bravo : Il faut distinguer le logement, le « chez soi », de l’hébergement, qui désigne un passage de courte durée. Le phénomène Airbnb brouille ces deux définitions par la mutation de logements en hébergements. Cela peut créer des déséquilibres brutaux dans certains quartiers : dans le quartier gothique de Barcelone par exemple, il y a plus de touristes que de résident·es. En réaction, Barcelone a initié la stratégie ATRI (Agrupaciones Tácticas de Repoblamiento Inclusivo) pour lutter contre la gentrification en créant des logements abordables pour des personnes vulnérables dans les quartiers centraux et pour éviter que le tissu social du quartier ne se brise.
Se préoccuper des problématiques de logement est une question récente dans l’histoire des villes. Depuis les années 70, l’État se désinvestit. Où en est-on aujourd’hui ?
Sylvain Camuzat : C’est une histoire non linéaire. Le nombre d’hébergements est en augmentation, mais reste insuffisant. Le désengagement sur les questions de soutien des logements sociaux est tangible avec une orientation des politiques publiques qui considèrent le logement comme un bien que le marché régulera. Le problème de fond actuel est la tendance à criminaliser la pauvreté (politiques anti-mendicité, débats sur le retour de la prison pour dettes, etc.)
« Le problème de fond actuel est la tendance à criminaliser la pauvreté »(Sylvain Camuzat)

Élise Roche : Parler de désengagement de l’État est complexe. La baisse est effective, non pas en termes de budget mais en termes de PIB. C’est surtout le contenu de cet engagement qui est réinterrogé (dégradation des logements sociaux, incitation au marché locatif, avantages fiscaux liés au logement). C’est une reconfiguration en faveur du marché privé. En conséquence, le nombre de personnes sans domicile augmente, et l’urgence sociale se reporte sur le privé déplié en trois groupes d’acteurs : des acteurs religieux, des fondations philanthropiques dont les soutiens ne sont pas pérennes et souvent orientés, et des particulier·ères qui agissent par solidarité.
David Bravo : Partant du constat qu’après la Seconde Guerre mondiale, ont été créés des monstres urbains où les plus modestes ont été repoussé·es dans des villes-dortoirs périphériques, nous avons initié la stratégie de WikiHousing à Barcelone. Son objectif est de repeupler le centre urbain, composé à l’origine de quartiers populaires que la gentrification a fait muter. Pour cela nous recréons du logement public abordable dans ces quartiers centraux. Le droit au logement doit inclure le droit à la ville, c’est-à-dire le droit à l’accès à la richesse de ses services. Pour cela, il faut remobiliser le sol public sur-occupé par l’automobile. Henri Lefebvre parlait aussi du droit à produire la ville, d’où la nécessité de démocratiser la production de la ville.
Comment passer de l’expérimentation à une véritable alternative dans l’offre de logement ?
David Bravo : C’est difficile, car le monde architectural est préparé pour démontrer que c’est impossible. Pourtant tout est à réviser : quelle place est disponible ? quels matériaux utiliser ? Faut-il réindustrialiser la ville ?
Doit-on pérenniser un modèle d’hébergement citoyen ?
Élise Roche : Oui si c’est pérenniser au sens d’en faire une possibilité sereine. Pour cela, il faut questionner des aspects comme la taxation, l’accès aux prêts bancaires, aux prêts solidaires, etc.
Sylvain Camuzat : Notre association œuvre dans le système ; elle est majoritairement financée par le public. Nous nous devons d’avoir une posture réflexive et exigeante, par exemple, nous travaillonsl sur la discrimination inter-raciale.
Doit-on construire ? (Résumé des échanges)
Nous savons que le secteur de la construction et le fonctionnement des bâtiments jouent un rôle crucial dans les effets du changement global : ils sont à l’origine de près d’1/5e des émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, consomment des matières premières ou transformées qui ne sont pas renouvelables et sont la source de multiples pollutions. Pour autant, la crise du logement est indéniable. Doit-on simplement relier cette crise à la dynamique constructive ?
Avec :
Frédérique Alacoque, responsable innovation sociale chez Rhône Saône Habitat et administratrice de Coopriétaires
Sylvain Godinot, conseiller délégué au logement social à la Ville de Lyon et président de la Société anonyme de construction de la Ville de Lyon (SACVL)
Léa Hobson, architecte, scénographe, militante écologiste, autrice de Désarmer le béton. Ré-habiter la terre (La Découverte, 2025).
Habiter, c’est toujours habiter le sol, un socle commun vivant et fragile. Qu’est-ce que cela implique ?
Frédérique Alacoque : Il faut dissocier le foncier du bâti. Notre objectif est double : faciliter l’accession pour le ménage qui va acheter le bâti, et lutter contre la spéculation. En ce sens, nous travaillons sur le bâtiment régénératif, une construction conçue pour avoir un impact positif net sur la planète, en restaurant activement les écosystèmes au lieu de se contenter de polluer moins.
Sylvain Godinot : Mon objectif est d’augmenter la densité en augmentant une part de sol non minéralisée plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous avons un enjeu de désimperméabilisation et de végétalisation. La reconquête des friches pour densifier la ville est bien entendu une solution, tel l’îlot Kennedy dans le 8ème arrondissement : nous sommes passés d’une école à ossature métallique entourée de goudron sur une parcelle de 5000 m2 à des constructions biosourcées qui associent plusieurs programmes (groupe scolaire, les Ateliers de la Danse, un complexe sportif avec piscine). La question est de trouver la juste densité et tout autant de requestionner la métropolisation. Il nous faut travailler avec les autres villes de l’aire métropolitaine lyonnaise pour cesser d’attirer toutes les entreprises à Lyon, un phénomène qui a accentué la flambée des prix de l’immobilier.
Léa Hobson : Le sol est fragmenté et cloisonné. Le sol est vu comme une surface alors qu’en réalité c’est une épaisseur vivante qui devrait être considérée comme un acteur à part entière. Il a une fonction d’échange et d’interdépendance entre les espèces. Dans le milieu militant écologiste, la question du sol est souvent abordée par le prisme agricole, car comme vous le savez les terres agricoles s’amenuisent. Pour pallier le peu de passerelles entre la question du sol et la question de l’habiter, il y a nécessité de faire le lien entre questions écologistes et questions sociales. Enfin, il nous faut rester critique sur le métier d’architecte et sur l’aménagement du territoire.
Sylvain Godinot : Le droit de l’urbanisme tient un rôle majeur sur ce point du sol. La Métropole de Lyon a procédé à deux modifications du PLU-H qui ont conduit à protéger 150 hectares supplémentaires, ce qui permet par exemple de moins impacter la nappe phréatique. La collectivité peut par ailleurs préempter pour acheter du foncier ou de l’immobilier, pour ensuite les céder à des bailleurs sociaux pour développer le logement social dans Lyon. Mais ce droit à construire vaut très cher.
Sachant que la disponibilité des espaces nus est restreinte, faire avec l’existant est une voie (rénovation, surélévation, démolition / reconstruction) ?
Frédérique Alacoque : Nous travaillons à une surélévation au sein d’une copropriété en difficulté, pour créer des logements supplémentaires, mais cela nécessite de l’accompagnement. Une seconde voie est celle de l’urbanisme transitoire pour se réapproprier des fonciers déclassés.
Léa Hobson : Ces sujets ont souvent des effets sur les particulier·ères. Les opération de démolition / reconstruction ont des impacts multifactoriels sur les habitant·es, comme la gestion des déchets par exemple. Quant à l’urbanisme transitoire, la question du “pour faire quoi?” et celle de “pour qui?” sont capitales. Par ailleurs, la question du soin au logement est une question écologique, sociale et sanitaire.
Sylvain Godinot : Une démolition n’est envisagée que lorsqu’un bâtiment ne correspond plus ni aux normes ni aux attentes. Par ailleurs, il y a une nécessité d’extension des surfaces en raison des phénomènes de décohabitation et de vieillissement de la population. S’agissant des choix des matériaux, la pierre massive, le pisé et l’ossature bois sont priorisés dans les projets à Lyon, car toute forme d’exploration de ces alternatives est capitale. Reste un sujet fondamental qui est d’apporter de la mixité sociale sans déplacement de population.
L’équité territoriale est un sujet. Quelles sont les marges de manœuvre pour les françai·ses éligibles au logement social ?
Frédérique Alacoque : La marge de manœuvre est réduite, puisque les offres sont très faibles. Par ailleurs, les nouveaux logements sociaux sont plus chers, en raison de majorations locales permettant d’augmenter les loyers dans la limite de 15 %. Ces majorations, définies localement par arrêté préfectoral ou par les collectivités délégataires, ont pour objectif de compenser les efforts d’investissement du bailleur pour améliorer la qualité, le confort, la performance énergétique ou réduire les charges des locataires. Enfin, l’accession à la propriété reste difficile.
Léa Hobson : Le poids des lobbies de la construction, de l’immobilier, du béton est énorme. Et les intérêts des grands industriels ne sont pas de répondre à une réalité sociale.
« Le droit de choisir est réservé aux très riches. »(Sylvain Godinot)

Sylvain Godinot : Le droit de choisir est réservé aux très riches. À Lyon, nous constatons que nous avons une très forte pression étudiante, un vieillissement de la population, un important déficit en familles et une surreprésentation des cadres. Nos politiques publiques sont de maintenir la construction des T3-T4, alors que les constructeurs privilégient les petits logements car le prix au m² est à leur avantage. Pour aller plus loin, le vrai sujet est la répartition de la population à l’échelle de la métropole, avec pour corollaire une question fondamentale, celle des mobilités.
La France est un pays de propriétaires : c’est une réalité statistique mais aussi un mythe puissant. Ce mythe est-il un obstacle pour la construction d’une ville pour tou·tes ?
Frédérique Alacoque : Il existe des alternatives coopératives comme Coopriétaires. Ici l’idée est d’être usager de son logement et sociétaire de la coopérative. Pour faire simple, détenir collectivement l’ensemble du parc de logement, permet, entre autres choses, de lutter contre la spéculation.
Sylvain Godinot : La propriété est un mythe mais procure tout de même un avantage financier réel. En arrière-plan, se pose la question de l’héritage. Une voie est de décorréler le logement du foncier.
Léa Hobson : Le rêve d’être propriétaire est le résultat d’un système défensif contre la propriété collective et la mise en commun des terres et des outils de production. Le principe de propriété traduit la disparition des communs, et pas uniquement du point de vue du logement. On l’observe, l’État et les institutions freinent d’autres modes d’habiter, comme l’habitat léger. En quoi est-ce une menace ?
Sylvain Godinot : Le droit de propriété est consacré comme un droit naturel, « inviolable et sacré » par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, à ce titre il est possible de dire que c’est une valeur fondamentale de notre société. Le bousculer n’est pas un problème de norme mais de valeur. Pour évoluer, la proposition de Baptiste Morizot et Laurent Neyret dans Liberté, égalité, Habitabilité (Gallimard, 2026), de faire de l’habitabilité une valeur cardinale, au même titre que la propriété, me semble une piste très intéressante.
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Pour aller plus loin :
> La masterclass de Léa Hobson : “Désarmons le béton” (à venir)
> La masterclass de Baptiste Mylondo : “La fin de la propriété” (à venir)
> La masterclass de David Bravo : “WikiHousing, baisser les loyers et augmenter les salaires” (à venir)


