Âgisme : la musique a-t-elle une date de péremption ?

Dans l’industrie musicale, on aime célébrer la nouveauté. Mais derrière cette fascination pour la jeunesse éternelle se cache un tabou massif : l’âgisme, cette mécanique silencieuse qui efface progressivement de la scène celles et ceux qui osent dépasser une certaine date de péremption — surtout les femmes.

Le corps des hommes peut vieillir, le corps des femmes c’est beaucoup plus problématique. Il y a une question de double-standard. Pour une femme, vieillir c’est ok, sur réserve de rester désirable

– Muriel Salle

Dans un univers qui exige d’être toujours “tendance”, “bankable”, “désirable”, atteindre 35, 40 ou 50 ans devient soudain un problème. Les programmateurs s’inquiètent, les labels hésitent, les médias détournent le regard. On demande aux artistes de paraître jeunes, de sonner jeunes, de rester jeunes — quitte à gommer leur histoire, leur maturité, leur identité.

Il y a un problème de représentation et de rôle modèle. Tant qu’on en n’aura pas, il n’y aura pas possibilité de s’identifier et se dire que c’est possible, en tout cas en France”.

– Virginie Lesdemia

Les carrières s’écourtent, les opportunités se raréfient, les corps changent, et avec eux les regards. Certaines musiciennes témoignent d’une invisibilisation brutale, parfois dès la trentaine : moins de scènes, moins de contrats, moins de passages radio, moins de soutien institutionnel.

La plupart des artistes sont précaires. Et si à un moment donné on arrive à sortir de la précarité, on a l’épée de damoclès d’y retourner. Parce qu’on se dit qu’on a acquis de l’expérience, mais pendant combien de temps est-ce valable ? Quand est-ce que je serai remplacée ? Et ça c’est dans plein de médias artistiques. La musique a quand même la chance que la création soit auditive

– Ambre Pretceille

Pourtant, dans d’autres arts, l’expérience est une force. Dans d’autres métiers, l’âge rime avec maîtrise, profondeur, richesse. Pourquoi la musique — censée être un espace d’expression libre — en est-elle arrivée à exiger un corps éternellement jeune pour rester légitime ?

Une inversion s’est faite depuis le milieu du XXe siècle : la jeunesse existe en tant que groupe prescripteur de ce qui est désirable. Un changement très net dans la valeur qu’on accorde aux âges de la vie, quand devenir vieux n’est plus synonyme d’expérience mais synonyme d’obsolescence”.

– Muriel Salle

Dans un marché dominé par l’algorithme, où le “scroll” impose la vitesse et l’hyper-visibilité, le vieillissement devient une faute marketing. L’image prévaut sur le son. L’apparence supplante la carrière. Le talent compte, mais seulement s’il rentre dans les cases du moment.

Pourtant, une autre scène existe : des artistes qui réinventent leur carrière après 40 ou 50 ans, qui refusent d’être effacées, qui sortent des albums majeurs, qui remplissent les salles sans plaire aux injonctions du jeunisme. Des DJs, des chanteuses, des compositrices, des instrumentistes, des productrices qui prouvent chaque jour que la créativité ne diminue pas : elle s’affine, elle devient plus libre, plus radicale, plus vivante.

L’âge m’a permis l’expérience, le lâcher-prise, moins de regard sur moi et beaucoup plus sur l’art que je produis. Je trouve ça dommage qu’on ne valorise pas cette expérience dans la musique, alors qu’on la valorise dans plein de métiers. Plus j’avance en expérience, plus je m’épanouis dans ce que je fais.” 

– Ambre Pretceille

Alors : Pourquoi vieillir reste-t-il inacceptable dans la musique ?  Comment les plateformes, les labels, les programmateurs et les médias entretiennent-ils un jeunisme toxique ? Quelles stratégies existent pour résister à l’âgisme ? Et que pourrait devenir une industrie musicale réellement inclusive — où l’âge ne serait plus une menace, mais une force ?

Dans un milieu obsédé par la nouveauté, il est temps de regarder celles et ceux que l’on a relégués hors-champ, et de remettre en question les récits qui transforment les artistes en produits jetables. Vieillir, dans la musique, ne devrait pas être un acte de résistance — mais aujourd’hui, il l’est encore.

Une émission présentée par Camille Viguié. Elle reçoit Ambre Pretceille / Cavale – Artiste indépendante, entrepreneuse, DJ. Virginie Lesdemia, Artiste @lesfemmescanon, coach vocal, modèle, metteuse en scène. Et Muriel Salle, historienne, maîtresse de conférences à l’Université Claude Bernard Lyon 1. Spécialiste d’histoire des femmes, elle travaille sur les discours médicaux et la santé. Elle enseigne en faculté de médecine et à Sciences Po Lyon.

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