Au cours d’une masterclass enregistrée le 13 juin 2026, dans le cadre du festival À l’École de l’Anthropocène, Léa Hobson approche le béton en tant que système : un système capitaliste, impérialiste, polluant et extractiviste.
Léa Hobson est architecte, scénographe et autrice franco-anglaise. Attachant une importance particulière à l’existant et puisant son inspiration dans le vivant, elle travaille sur des projets de réhabilitations, de diagnostic de bâtis anciens, et sur la pratique du réemploi. En tant que scénographe, elle travaille avec des compagnies de danse et de théâtre, et sur des scénographies d’expositions. Léa Hobson encadre ponctuellement des ateliers auprès d’étudiants et de jeunes publics sur des enjeux écologiques, architecturaux et scénographiques. Après avoir écrit et co-écrit plusieurs articles et ouvrages, elle publie son premier livre en 2025 : Désarmer le béton, ré-habiter la terre dans la collection ZONES, aux Éditions la Découverte.
Résumé de sa masterclass :
« Le béton est un pilier du système capitaliste et impérialiste. »
Le béton est d’abord, dans l’imaginaire, un matériau, une matérialité. C’est également un point de départ pour déplier et comprendre un système. Le béton est un pilier du système capitaliste et impérialiste. Il touche différents territoires, des terres en plusieurs étapes qui vont de l’extraction à l’enfouissement.
Lorsque l’on parle de béton, on parle en réalité de béton de ciment, une recette composée de granulats minéraux ou végétaux, de sables et d’eau agglomérés par un liant hydraulique (par exemple le ciment) qui se durcit avec le temps. Petit rappel : les granulats sont la matière la plus extraite au monde.
« La question de l’eau est majeure à toutes les étapes de la filière. »
Parmi les conséquences néfastes pour l’environnement, on peut citer par exemple l’abaissement du niveau des rivières suite à l’extraction des sables et des graviers. Bien que des mesures aient été prises en 1994 (l’extraction de granulats et de matériaux est strictement interdite dans le lit mineur des cours d’eau et dans les plans d’eau traversés par des cours d’eau), le problème s’est déplacé vers les lits majeurs. S’agissant de l’extraction en mer en France, cette solution reste minoritaire en raison de son coût. Dans tous les cas, la question de l’eau est majeure à toutes les étapes de la filière. On extrait également sur terre – du calcaire, de l’argile – avec certes moins de 3000 carrières aujourd’hui mais ces dernières sont de plus grandes tailles et empiètent sur les terres agricoles.
À l’autre bout de la chaîne, nous avons les démolitions avec leurs déchets inertes et leur enfouissement dans des gravières – surfaces creusées et rebouchées. Elles sont, d’un point de vue légal, considérées comme des zones non artificialisées, alors qu’elles grignotent les surfaces naturelles. Quant aux déchets dits “inertes”, ils ne le sont plus au contact de l’eau. Lorsque les nappes phréatiques sont peu profondes ou que les zones de dépôt sont à proximité de cours d’eau, les déchets libèrent des particules de métaux lourds. Des collectifs s’intéressent de plus en plus à la question de l’eau et pèsent sur les municipalités.
« La plus grosse problématique reste la quantité coulée. »
Parmi les autres conséquences considérables de la bétonisation et de son corollaire, l’imperméabilisation des sols, on pourrait évoquer les inondations et la perte de la biodiversité. On pourrait également parler du poids des émissions carbone (en France, la filière du BTP et du bâtiment représente environ 25 % à 26 % de l’empreinte carbone nationale), de l’extractivisme de ressources non renouvelables, de la santé au travail, etc. La plus grosse problématique reste la quantité coulée.
« Ces avancées techniques ont produit un héritage tout à la fois glorieux et sale. »
Il nous faut comprendre la responsabilité de la France et des pays occidentaux sur l’expansion de ce matériau qui est devenu un produit. Son histoire remonte aux égyptiens qui l’utilisaient aux alentours de -2600. Dès le Ier siècle, les romains ont systématisé son utilisation. Mais c’est à partir du XIXe siècle qu’il prend une autre tournure en raison de ses armatures en acier. Ces avancées techniques ont produit un héritage tout à la fois glorieux et sale : des bâtiments sublimes et des multinationales, des ingénieurs et des colonies, des imaginaires modernes et du pavillonnaire, des espaces et des esthétiques nouveaux et une uniformisation du monde. Il reste rapide et peu cher à produire car le coût environnemental et social n’est pas compté !
« Il existe des résistances, des alliances, des formations, des luttes qui permettent de proposer des alternatives. »
Face au système bétonné, il existe des résistances, des alliances, des formations, des luttes qui permettent de proposer des alternatives. Pensons à Notre-Dame-des-Landes, qui est une lutte inter-espèces et inter-générations. Des mobilisations contre l’industrie du béton, contre l’extractivisme, contre la démolition sont visibles partout, par exemple le collectif « le peuple des dunes » en Bretagne se bat contre l’extraction du sable en mer. D’autres lient fortement question environnementale et question sociale, pensons à l’exemple de l’A69 qui tisse des liens, crée des ponts dans la narration. Toutes changent notre regard et bousculent nos imaginaires en promouvant une adaptation des modes constructifs aux territoires et aux ressources. En empruntant la voie de la réutilisation, du réemploi et du soin, le bâti n’est alors plus simplement un objet jetable.


