Table ronde : L’Art bousculé par l’Anthropocène et inversement

Quelles sont les formes créatives et les imaginaires de l’Anthropocène ? 

L’Anthropocène est cette époque où les activités humaines, via les processus géochimiques enclenchés, sont responsables de perturbations telles que la Terre est en train de quitter l’équilibre climatique connu jusqu’au milieu du XXe siècle. Ce qui a pour conséquence de remettre en cause son habitabilité.

À l’origine, Étretat n’était pas, dit Paul Ardenne, un lieu spécialement marquant en tant que village. La signature Anthropocène va cependant s’en emparer, jusqu’à le transfigurer : afflux touristique massif, construction de parkings, embouteillages, c’est un anthropocène culturel qui est à l’oeuvre : 

Quand vous êtes à Étretat, vous êtes immanquablement considéré comme un touriste, quelqu’un qui doit dépenser de l’argent le plus rapidement possible et le plus possible, pour un séjour souvent très court. C’est dommageable pour son identité originelle, héritée de la période moderne.

Cette figure du touriste est notamment celle de l’humain qui souvent se met en danger. Le désir d’approcher de toujours plus près la falaise entraîne de nombreux décès. Thierry Boutonnier nomme cette pratique le “selficide”. Cette donnée est prolongée par Michel Lussault

Un lieu ordinaire est transformé en paysage par l’acte de peindre. Le paysage est un objet géographique qui s’invente en peinture, avec la peinture, par la peinture. Le paysage ne préexiste pas à la peinture. On voit aussi comment ce paysage se transforme en icône, qui va elle-même devenir, à mesure que nous touristifions tout, un cliché, qu’il faut avoir pris, au risque parfois de sa vie”.

Paul Ardenne, indique que l’image permet de conserver la mémoire d’un lieu, et son imaginaire. Cela se fait cependant au détriment d’une expérience réelle du lieu : 

Nous voyons de moins en moins le monde comme une zone que nous arpentons physiquement, nous le voyons de plus en plus sur les écrans, sur des représentations virtuelles qui deviennent des représentations mentales. Au fond, nous sommes devant une forme d’iconisation surpositivée d’un monde qui n’existe plus.

Qui n’existe plus, précisément par les effets d’une époque Anthropocène qui le transforme. Face à la dégradation des falaises, transfigurées par le surtourisme, devenues icônes et tout autant clichés, les falaises sont devenues des lieux postiches, des simulacres de lieux :

« Un lieu authentique et un milieu authentique, mais qui est complètement retravaillé par le design et l’industrie touristique”. Il reste quelques traces, les falaises sont encore visibles, mais tout le reste est falsifié. On se réfugie dans le super-postiche qu’est le monde numérique. Il n’y a pas un lieu au monde qui ne soit indemne de cette altération. C’est ça l’Anthropocène”.

– Michel Lussault

Étretat nous parle de la dégradation accélérée du milieu littoral. Michel Lussault explique : “L’art devient un témoignage, une série de traces. Nous voyons, dans ces peintures, les traces au présent de notre propre effondrement.

Cela fait d’Étretat un territoire sentinelle de l’Anthropocène.

Une émission Radio Anthropocène enregistrée le samedi 10 janvier au Musée des Beaux-Arts de Lyon, à l’occasion d’une programmation publique en résonance avec l’exposition “Étretat, par-delà les falaises”. 

Une émission animée par Valérie Disdier

Avec Paul Ardenne, agrégé d’Histoire, docteur en Arts et Sciences de l’Art, écrivain et romancier, il est l’auteur de plusieurs études relatives à l’éco-culture : Un Art écologique. Création plasticienne et anthropocène (Le Bord de l’Eau, 2018, rééd. 2019 et 2021), Green soul. L’anthropocène : cultures, arts, imaginaires (Le Bord de l’Eau, 2026). À titre de curateur, il a aussi consacré à ce thème plusieurs expositions : « Courants verts. Créer pour l’environnement » (2020, Paris), « L’anthropocène, et après ? » (2020-2021, Saint-Denis, La Réunion) ; « Âmes vertes. Quand l’art affronte l’anthropocène » (2025, Marseille). Et pour France Culture, il a produit le cycle d’émissions « L’art est l’environnement » (2023) ;

Thierry Boutonnier, artiste, il revendique ses origines agricoles et développe des projets artistiques autour de la question de la domestication. Il s’emploie à développer des projets collectifs ancrés dans des territoires spécifiques. Actuellement il mène le projet artistique et co-créatif d’écologie urbaine et d’arboriculture Cross Fruit à Genève ;

Michel Lussault, géographe, professeur émérite d’études urbaines à l’École normale supérieure de Lyon. Il travaille depuis la fin des années 1980 sur la relation des individus à leurs espaces de vie. Il a présidé Arc en Rêve centre d’architecture, dirigé le programme École urbaine de Lyon (2017-2023) et il préside La Villa Gillet – maison internationale des écritures contemporaines -. Il a dirigé la série documentaire « Hyper-Lieux » (France Télévision, 2024). Son dernier livre paru est Cohabitons ! Pour une nouvelle urbanité terrestre (Seuil, 2024).

(Image : Claude Monet, Etretat, l’Aiguille et la Porte d’Aval, 1885. Image © The Clark Art Institute)

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